L’équipe au complet ayant chassé l’orignal au pays des Grizzlis.

ORIGNAL

Par Charles-Henri Dorris

Chasse 2025 en Alberta

N’allez surtout pas croire que chasser l’orignal en Alberta se compare avec le Yukon, les Territoires du Nord-Ouest ou l’Alaska.

Alexis Duchesne, un grand ami et guide professionnel de chasse, m’a accompagné pour guider du 27 septembre au 5 octobre à la recherche de deux orignaux mâles dans un secteur de chasse au pied des rocheuses canadiennes. Pierre Tessier, accompagné de son père Robert (chasseur), de Martin Beauchesne (caméraman) et mon frère Marc-André, (chasseur) nous attendaient sur place. 

Au début de mai, je m’étais rendu prospecter pendant quatre jours en compagnie de Pierre Tessier. Après 3 jours de recherche, nous avons déterminé que le premier secteur prospecté serait celui que nous attaquerions. L’endroit semblait prometteur et nous avons même fait la découverte de quelques vieux panaches de gros formats.

Découverte d’un panache grand format lors de la prospection printanière du territoire en Alberta.

Plusieurs frottages ont été découverts lors de la prospection. L’auteur en profite pour parler de la différence entre les frottages et le grugeage des arbres qui peuvent parfois être confondus.

Après cette prospection mes attentes, ou plutôt, mon espérance était que cette chasse serait relativement facile. J’avais même dit à Pierre que nous allions abattre un mâle en moins de 2 jours. 

Je croyais fortement que les orignaux de l’Alberta seraient faciles à attirer par les mêmes appels que les guides professionnels de l’Est du Canada, émettent. En Alberta, la grande majorité des «chasseurs-résidents» chassent en véhicule tout-terrain ou en camion. Très peu, sinon presque personne n’entre directement sous les couverts comme nous le faisons dans l’Est. Je m’attendais donc à des orignaux ultra-réceptifs, faciles à approcher ou à attirer vers nous. D’ailleurs à cet effet, deux chasseurs d’expérience, que nous avons rencontrés en VTT, nous ont littéralement demandé si nous n’étions pas un peu téméraires de chasser à pied en présence de grizzlis…

Grizzli aperçu lors de la prospection pour l’orignal en Alberta. La densité de cet ursidé était très élevée sur le territoire choisi pour chasser l’orignal…

Forêt typique où l’on retrouve de l’orignal en Alberta.

Les participants

Le 27 septembre, à notre arrivée au campement, Alexis et moi avons été étonnés de voir qu’une clôture électrique entourait la salle à dîner et la dinette du campement. Une fois nos propres tentes de nylon montées, nous nous sommes installés pour un bon repas et établir la stratégie pour le lendemain. Alexis allait accompagner Robert (le chasseur) et Pierre comme caméraman le premier matin. De mon côté, j’accompagnais mon frère comme chasseur et Martin Beauchesne comme caméraman.

Vue aérienne du campement prévu pour la chasse à l’orignal en Alberta. Remarquez à droite la clôture électrique qui cercle la tente salle à dîner et l’abri cuisine (dinette) dans le but d’éloigner les grizzlis.

Un endroit dangereux pour les néophytes

Dormir et manger en camping sauvage, aux pieds des Rocheuses, dans la zone où la densité de grizzlis est la plus forte au Canada est une expérience particulière en soi.

Pour bien dormir, la première nuit, nous n’avons pas eu le choix de prendre une carabine dans notre tente; Pierre insistait.  Par la suite avec la grande fatigue accumulée, l’aspect dangerosité de la présence des grizzlis nous a complètement sorti de la tête pour les nuits dans notre tente; la carabine restait dans le camion.

Dire qu’à moins de 2 km de notre campement nous avons photographié 4 grizzlis, dont un énorme, qui se régalaient sur les restes de l’orignal abattu le premier jour (ossature, cage thoracique, etc.) que Pierre avait déposé. Pierre y avait installé une caméra pour documenter quels spécimens viendraient y chercher leur pitance.

Quelques photos de grizzlis venus dévorer les restants de l’orignal récolté le premier jour. Le tout à moins de 2 km du campement…

BLOC INFO : Comment un non-résident peut-il chasser en Alberta

Un non-résident ou un étranger non-résident peut chasser le gros gibier, le loup ou le coyote en Alberta dans deux circonstances :

  • Il faut qu’il engage un guide titulaire d’un permis de guide de chasse au gros gibier et qu’il soit accompagné d’un guide désigné pour la chasse au gros gibier pendant sa chasse.
  • Il peut aussi chasser en compagnie d’un résident de l’Alberta (ami ou parent) titulaire d’un permis d’accompagnateur de chasseur. Il s’agit d’une entente à but non lucratif, car l’accompagnateur ne peut pas guider le chasseur contre rémunération.
  • Le coût du permis non-résident canadien est de 250,00 $ pour chasser l’orignal.

Une première occasion

Nous marchions en forêt depuis deux heures lorsque mon texto-satellite sonna. Je viens de faire tirer un buck à Bob, m’écrivait Alexis. Nous, nous sommes donc empressés d’aller au campement pour attendre les gars. Nous nous doutions qu’ils auraient besoin d’aide pour sortir la bête du bois.

Le trio marchait sur un vieux chemin de foresterie. Alexis effectuait régulièrement des appels lorsqu’un mâle de taille moyenne s’est mis à leur répondre rapidement à moins de 200 pieds.  En seulement trois séries d’échanges de vocalises, le mâle s’est dégagé complètement. Pierre, qui filmait la scène, a vu un mâle portant un panache d’environ 40 po apparaître dans la lentille. Robert qui ignore encore pourquoi, a perdu le contrôle et pris un tir rapide. 

Malheureusement, le tir ne fut pas précis et la bête ne put être récupérée. En Alberta, les chiens de sang ne sont pas accessibles, car leur utilisation est encore illégale. Lorsque les gars sont arrivés au campement, nous avons été très déçus d’apprendre que l’original avait été blessé et que les recherches n’avaient pas permis de suivre longtemps la trace de la bête.

L’attente pour un deuxième ne fut pas longue

En après-midi de retour sur le terrain. Ce ne fut pas long avant qu’Alexis réussisse à placer Robert devant un autre mâle. Ils étaient tous les trois sur un VTT lorsqu’un buck a traversé le chemin devant eux. Le mâle semblait confus et s’est arrêté à moins de 200 pi d’eux, pour les observer.  Une fois le VTT éteint, Alexis a commencé à émettre des appels en «UUuu». Le mâle, complètement aveuglé, est venu vers eux et s’est immobilisé en plein centre du chemin. Cette fois, Robert a fait un bon tir et l’orignal est tombé sur place. C’était un jeune mâle de trois ans et demi et une première récolte à vie pour Robert Tessier. Ce dernier en pleurait de joie.

Buck récolté par Robert Tessier lors du premier après-midi de chasse en Alberta. Une première récolte pour le chasseur qui était fou de joie.

Nous étions tellement convaincus que ce ne serait pas long…

Alexis m’informa via satellite de la nouvelle. Intérieurement, je me dis que la semaine serait sûrement très productive et que le prochain buck, pour mon frère, ne devrait pas être une affaire très longue à régler. J’allais même jusqu’à souhaiter avoir une chasse rapide pour avoir le temps de plier le campement et nous rendre à notre secteur de chasse au chevreuil, à 5 heures de route, afin d’y récupérer mes cartes mémoires, déplacer les caméras ou remplacer celles brisées par les ours. J’étais loin de savoir que pour le restant du séjour, 6 jours complets, nous n’aurons eu qu’un seul autre contact non concluant avec un mâle.

J’allais oublier de vous dire aussi, qu’au jour 6 j’ai entendu une femelle émettre un seul long et puissant appel. Malheureusement les grands vents ne m’ont pas permis de trouver où était celle qui devait certes être accompagnée. Il y avait des vents de 40 à 50 km/h.

Pour les six journées restantes, nous avons alterné comme guide Alexis et moi pour tenter de changer la chance avec mon frère. Rien n’y fit, nous avons marché du matin au soir, visité de nombreux couverts de forêts en régénération, des bûchers, des forêts de résineux, des parterres de forêts mixtes et de feuillus, des chemins de bûcher, Rien!

Un des parterres de coupes récentes aperçus lors du séjour de chasse en Alberta.

Enfin, une occasion

Au quatrième soir de chasse, Alexis, réussit à obtenir des réponses d’un mâle à un endroit que j’avais découvert le matin. Je l’ai envoyé avec Marc, car j’étais convaincu qu’il y avait plusieurs bêtes dans ce secteur. Aucun orignal n’a voulu répondre.

Un buck leur a signalé sa présence en réponse aux bruits de pas du trio sur le chemin de gravier. Alexis réussit à faire avancer le mâle de quelques pas, mais ce dernier déguerpit comme une fusée au moment exact du contact visuel avec Alexis. C’est à ce moment qu’Alexis, qui est habitué ici à se montrer aux orignaux, comprit que les bêtes du secteur étaient plus farouches que leurs cousins de l‘Est.

Pourquoi?

Plus le temps avançait et plus on se demandait pourquoi nous n’obtenions pas de réponse des orignaux. Voici quelques possibilités qui nous semblaient pouvoir expliquer une partie de la situation.

La première fut que les orignaux avaient complètement délaissé les parterres de bûcher suite aux fortes gelées. Suite à cela, les groupes d’orignaux, continuant à manger, s’étaient réfugiés dans les forêts mixtes et de feuillus.  Lors de notre séjour, la température était froide. Les orignaux n’étaient pas dans les couverts types de résineux où nous avons l’habitude de les trouver au centre du jour dans l’Est. Ils y étaient bien avant notre arrivée, car de nombreux signes étaient visibles sur lesdites parcelles. Ils pouvaient donc être pratiquement partout.

Il est aussi très difficile d’obtenir des réponses si nous ne sommes pas à portée audible des bêtes.

Je crois que la plus grande difficulté que nous avons rencontrée est le manque d’informations sur carte. Chez-nous, nous sommes habitués avec les cartes Expert où nous avons tous les codes et coordonnées des peuplements forestiers, les courbes de niveau, les réseaux hydrographiques, etc, etc. Mais là-bas, nous étions obligés de progresser avec une application sur laquelle nous avions des données photos et satellites, datant de 10 à 15 ans.

Une autre facette m’a finalement frappé vers la fin du séjour. J’ai réalisé qu’il n’y avait aucun lac et très peu de cours d’eau en comparaison avec l’Est du Canada où ils sont nombreux. Ce qui crée des entonnoirs, des transitions et des corridors de déplacement pour les bêtes. De plus, les lacs et les rivières au Québec, enlèvent des kilomètres carrés d’espace vital pour les bêtes d’un secteur. Cela enlève en quelque sorte des kilomètres carrés de recherche pour le chasseur.

La topographie relativement plane avec pratiquement aucun lac faisait en sorte que les orignaux pouvaient se trouver partout et rendaient difficile leur localisation.

Dans le secteur où nous sommes allés, toute la forêt est propice pour les orignaux. En plus, malgré le fait que nous sommes aux pieds des rocheuses, le terrain est relativement vallonné et non très escarpé. Il y a donc des plateaux et des pentes douces en grande quantité.

Finalement, ce que nous nous sommes rendu compte, c’est que les orignaux peuvent être pratiquement partout, mais concentrés nulle part.  La densité d’orignaux, estimée par le gouvernement dans le secteur où nous étions, disait cinq au 10 km².

Par contre beaucoup de signes d’orignaux

Même si la recherche de bêtes a été difficile, nous avons trouvé beaucoup de signes. Alexis et moi, nous n’avons jamais vu un secteur avec autant de frottages. Mais la plupart d’entre eux avaient été effectués quelques jours avant notre arrivée, probablement lors du pré-rut, ou au début du rut.

La quantité de signes découverts était impressionnante, mais ils avaient vraisemblablement été réalisés avant le début de la chasse.

Sur pratiquement tous les parterres de bûcher que nous avons marchés, il y avait énormément de frottages, mais il n’y avait plus de traces fraîches ou d’excréments, témoignant de la présence récente de bêtes. En forêt, nous avons dénombré tout de même plusieurs souilles, mais pratiquement aucune ne sentait l’urine.

Et même si parfois nous avons réussi à trouver quelques traces fraîches en forêt mature, aucun orignal n’a répondu à nos vocalises.

Une expérience remplie d’humilité

Alexis et moi, nous avons subi tout un bain d’humilité face aux orignaux de l’Alberta. Avec le temps, les hypothèses que nous en sommes venus à émettre étaient les suivantes :

1- Nous étions dans le secteur avec la plus forte densité de Grizzlis au Canada. 

2- Je pourrais dire aussi que les ours noirs sont en densité très importante.

3- Les meutes de loups sont omniprésentes ainsi que les cougars.  Alexis et Pierre ont d’ailleurs observé directement sur un chemin forestier un grand couguar. Nous avons aussi entendu les loups hurler quelques nuits.

4- Nous en sommes venus à la conclusion qu’avec autant de prédateurs dans l’environnement depuis des lunes, les orignaux avaient dû adopter une façon de communiquer beaucoup plus subtile et silencieuse.

Non seulement il y avait une forte densité de grizzlis, mais la population d’ours noir était aussi abondante, sans parler des loups et même des cougars. Cette forte population de prédateurs pouvait définitivement être une des raisons qui expliquaient pourquoi les orignaux étaient aussi peu bavards.

Enfin

Ce séjour de chasse à l’orignal en Alberta fut pour moi une expérience où j’ai énormément grandi. C’est dans les chasses les plus difficiles en présence bien sûr de gibier, que nous apprenons le plus. Je crois que l’Alberta renferme une bonne population d’orignaux, mais comme dans l’Est, nous devons en apprendre sur les subtilités environnementales et mieux la connaître pour réaliser de beaux tableaux de chasse.

Autant Alexis que moi avons déterminé que nous aurions eu plus de facilité à trouver les mâles si nous avions chassé entre le 10 et le 22 septembre. Cette plage de dates coïncide avec la période de chasse à l’arc là-bas. J’ai depuis mon retour une forte envie d’y retourner, justement avec mon arc. L’avenir me montrera sûrement un jour si j’aurai cette fois raison des orignaux de l’Alberta.

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